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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 19:59
textes écrits par les participants du sentier d'écriture Matabiau-Carmes, le 12 mai 2012
 

Samedi 12 mai 2012, gare de Toulouse Matabiau, 10 heures ;

Salle des pas perdus, caisse de raisonnance, capharnaüm de valises entassées, bruissement sourd de l’impatience des départs, regards inquiets rivés sur le panneau « Trains au départ », murmure des langues diverses ;

Entre-temps ;

Roulis des portes automatiques d’accès aux quais, pas trainés, pas pressés, cliquetis des distributeurs automatiques TER, brassage des âges, des âmes ;

Lien ;

De la proximité aux échappées lointaines, lignes à grande vitesse, quête du temps gagné, du temps consommé et pourtant temps perdu, temps dilué ;

Une poussette, un vélo, un bouquet de roses rouges, un parfum capiteux qui s’accroche à l’air, et puis l’envol des valises, transhumance de ces nouveaux voyageurs, effrénés, avides de découvertes et de nouveautés ; aucun regard ne se pose, ne s’arrête ;

Et puis, l’apaisement :

La salle des pas perdus évidée, un air de variété italienne qui peut enfin surgir – timidement -, apesanteur ;

Entre-temps ;

Bar-Cuisine, mouvement perpétuel, danse des valises - sans fin – indifférence, inattention, solitudes voilées, sourires éteints par l’attente.

 

KARINE

 

 

Un sac à l’épaule, une guitare dans le dos, un chien sous le bras ou une valise à roulettes que l’on tire…

Emporter avec soi un complément de soi. Un lien entre les deux vies, un lien entre les deux temps.

Et dans cet entre-temps justement, trouver une pause, trouver une place. Mais qu’en faire ?

Les indécis promènent leur valise, sans trouver le repos. Les préoccupés tapent sur le clavier d’un ordinateur ou sur celui d’un téléphone, peu importe, rester acteur, rester en lien. D’autres s’imposent une fausse  lecture dans le brouhaha de ce hall de gare. Les curieux enfin, observent. Ce sont peut-être les seuls à trouver, ou à accepter une vraie pause. A accepter l’inutilité de ce temps.

Car c’est bien là le souci. Que faire de ce temps imposé avant le départ du train ? Ce temps d’inactivité, ce temps à contre-temps.

Et puis, enfin, la voie de départ s’affiche. Libéré on s’active. On traîne son complément de soi vers un autre lieu, vers un autre temps, vers un autre soi.

 

MIREILLE M

 

 

10 heures : pas perdus pour tout le monde !

Toulouse partout : «  partoulouse » :

violettes, ballon de foot, briques, même l’ourson est violet

En fait, c’est bruyant une gare ! Un brouhaha de voix indistinctes

Maelström sonore

Rien n’échappe de compréhensible, de repères, juste un rire, des larmes, que de l’incohérence,

Frappant ces sons sans sens, rien d’audible.

Une religieuse en habit blanc, impassible.

Un livre dont sortent des lettres.

 Crécelles des roulettes des valises.

Une boutique qui s’appelle « croisière », bizarre, dans une gare.

Gare et-connexions, « relay », Hollande, relais.

« Information sur le prix des livres » : les livres n’ont pas de prix

Comme c’est chouette d’être dans une gare et de ne pas prendre le train

« Elle est où Mamie ? », s’échappe du brouhaha.

Soit les gens courent, soit ils traînent,

Parfois pressés, parfois en suspens

Claquement des talons très hauts d’une belle dame

Soudain, une musique, des klaxons dehors,

Quel luxe que celui de se poser pour écrire

Pourtant derrière les vitres, dehors le silence,

Deux garçons au même short rouge à fleurs

Mais l’un d’eux boite, je m’étonne,

Qu’ils ne boitent pas tous les deux, ils se ressemblent tant,

Que peut être l’un a cassé la jambe de l’autre pour s’identifier.

Bizarre, aucun appel de Mme SNCF, celle qui a la même voix dans toutes les gares

La religieuse a parlé puis s’est de nouveau installée dans son silence.

Matabiau, gare SCNF, tous les trains sont à l’heure.

 

DOMINIQUE

 

 

textes écrits par les participants du sentier d'écriture Matabiau-Carmes, le 19 novembre 2011
 
1matabiau
 

Une gare, ça pue le tabac froid et la poussière de ferraille.

Mais ça sent bon les croissants du matin et l'odeur du livre qu'on range dans la valise.

C'est une lourde larme qui s'effondre au sol dans le vacarme sourd d'une séparation.

Mais c'est un cœur qui bat la chamade au rythme de retrouvailles insoupçonnées.

C'est potentiellement rempli de sept milliard d'individus, de sept milliards de vies, de milliards de questions qui résonnent et étourdissent, et pourtant, on peut s'y sentir seul au monde.

Pourquoi alors ajouter des mots sur ce grouillement sonore, olfactif et visuel qui remplit déjà tout le hall et sature mes sens ?

Pour quoi dire ? Pour poser quelle autre question qui n'a déjà été posée ?

Les pas perdus ne doivent-ils pas le rester ?

Ce lieu est une succession de minuscules instants comme suspendus dans le vide, au milieu des pensées oubliées. Il est une bataille inégale et d'avance perdue entre l'immense affichage des horaires de train et la petite plaque commémorative des agents des chemins de fer morts au champ d'honneur.

Mais les pensées cachées ressurgissent toujours et je vois un ange qui se penche au dessus de l'épaule de chaque voyageur en attente, assis dans un entre-deux étrange. Ils semblent épier leur lecture, lire dans leurs pensées, plonger dans leurs émotions. Contrairement à moi qui opère par sélection visuelle, ils paraissent tout prendre, tout entendre, tout absorber de l'intimité de leur protégé. Que peut bien faire le mien en cet instant ?

Posté dans un coin du hall, mon regard est attiré par une petite armée de peluches d'enfance exposées dans la vitrine des désirs, comme tant d'autres objets de consommation sont mis sous notre nez pour être follement convoités.

Juste devant l'étalage, passe une belle fille qui traine derrière elle une dizaine de types tirés par le fil de leurs regards affamés.

Un passant achète un paquet de chewing-gum à deux euros qui va lui procurer sans aucun doute deux euros de plaisir buccal. Il n'achètera pas le paquet de regards gratuits qui passe devant lui.

Plus loin, un automate distribue des boissons et des sandwichs, un autre des billets de banque, un autre encore des billets de transport.

De son côté, un technicien s'affaire consciencieusement et méthodiquement à réparer l'un d'eux. A cet instant précis, il ne pense pas, ne rêve pas. Il calcule ses gestes. Il n'imagine pas une seconde qu'il puisse un jour être remplacé par un automate semblable à ceux qu'il entretient aujourd'hui et qui calculera mieux que lui encore.

Dans un recoin du bar donnant sur les quais ensoleillés mais encore frais, des petites tables sont dressées. Une sympathique odeur de pain chaud flatte mes narines tandis qu'une lourde porte ouvrant sur les quais grince terriblement.

A l'opposé du hall des voyageurs, derrière la grande baie vitrée donnant sur le parvis de la gare, un matelas pourri attend lui aussi parmi les odeurs de cigarettes grillées. Je me demande quelles ont été ses nuits pour finir si misérablement au milieu des jeunes cons et des vieux paumés, tous fumant nerveusement et semblant attendre leur dernière heure ?

Dedans, dehors, dans mes pensées, dans celles des autres, j'erre gentiment dans la salle des pas perdus guettant l'instant magique de l'inspiration libératrice. Je suis à la recherche d'un signe qui me guidera vers la sortie. Je suis finalement là où l'écrit me mène.

Je suis dans un entre-temps, perdu sur un sentier d'écriture, en croisière entre le bar-cuisine des ventes à emporter et le Relay H au rayon livres et magazines, perplexe devant le kit du voyageur - un simple peigne - et me demandant qui peut bien encore acheter ça.

Tandis qu'un air de jazz un peu suranné envahi l'espace du hall, un léger frisson me parcourt le dos. Je me dis que j'observe plus que je ne voyage.

Je me dis que j'ai dû vieillir.

 

PIERRE

 
 

Caisse de résonance

 

Comme des fourmis, les voyageurs se pressent, se croisent. Bagages à roulettes, à main, à dos, à bandoulières, ça grouille sur un fond sonore de faux jazz auquel personne ne prête attention, sauf peut-être ceux qui écrivent et qui tendent l’oreille.

J’observe comme dans une bulle à part, cet incessant va et vient d’humains, d’odeurs, de paroles, toutes ces paires d’yeux rivés sur ce grand panneau d’affichage, comme si leur vie dépendait de ces chiffres tant attendus et espérés…

La monnaie claque, les pièces tombent, Jack Pot ! Le ticket est signé, la personne peut y aller !

 

Quelques regards perdus, qui cherchent, qui attendent, ou qui peut être n’espèrent plus.

« Une petite pièce Madame ? ». Les souliers vernis, le rouge à ongles orange, le portable à l’oreille, elle cherche son interlocuteur dans cette mélasse de passagers. Et hop, elle n’est plus là !

 

Ha ! tiens, la revoilà, la dame aux souliers vernis, elle a trouvé sa copine qui elle aussi a l’air très distinguée …

 

Un chien, un violoncelle, une sonnerie de téléphone, le bruit des roulettes, un ticket composté, une odeur de café, un brouhaha de paroles, une trompette et quelques notes entraînantes, un rire d’homme, des pas pressés, des pieds qui traînent, un toussotement, des bruits de clés, Armstrong ? Du vrai Jazz dans une gare, le tambour ronflant du tapis roulant, un coup de sifflet, un homme qui écrit, là debout, d’autres qui courent, deux poussettes, un enfant dont la voix résonne dans cette caisse de résonance, sous les applaudissements des auditeurs de Jazz… Armstrong en concert …

Tiens, je reconnais l’air ….

Une caisse à chat bien ficelée, un homme qui balaie …

Il me veut quoi lui ? Il me regarde bizarre. Il tourne en rond, je le vois faire, le regard sombre, les yeux noirs, Armstrong est parti et laisse place à Sinatra, le monsieur bizarre est parti aussi, « You and I » chante Franck, il ne manque plus que les acteurs américains dansant au milieu de la salle des pas perdus, comme dans un vieux film New-yorkais en noir et blanc…. Sauf que ma voisine, au téléphone, me ramène à la vraie vie et me tire de ce court métrage … Russe ? Tchèque ? Je ne comprends rien, ça me perturbe, ses paroles me troublent et ne vont pas avec la musique, mais que fait Franck ?

Selecta pendant ce temps-là a du succès, café, thé, les gobelets se succèdent et les pièces de monnaies s’empilent. « Boisson en préparation, merci ».

 

AGNES

 
 

BOUILLON

Relay, ici relais ?

Lait, laid, si-gean…les grandes erreurs…

La révérence de l’autruche,

Partir, voir, voyager,

Billets, achats, retraits, échanges,

Tee-shirt orange, écouteur vissés  dans les oreilles,

Assis sur le sol…attendre…

Trains au départ à l’heure, à l’heure…à l’heure…

Sélecta, grande boîte rouge gourmande de pièces…

80% de puissance en plus, lapins roses,

Assis sur les bancs ils, elles attendent…

Croisière, vente, achat carré rose SNCF,

Info trafic : travaux du…au…

Hommage …mémoire…nos glorieux…

Faits…guerre, champs d’honneur

Ils sont là inscrits, des centaines

Accès aux trains…

Les immortels : le 23 novembre

Apprendre à méditer….time out !

Le temps dehors ? Où hors du temps ?

Salle d’attente Entretemps

Votre mini album instantané

N’ayez plus peur du noir

Métro M, Objets trouvés une série d’enfer,

Chien muselé, je m’assois, je l’admire.

Un homme passe en se dandinant

Il porte un pantalon à la mode

À moitié fesse, haut du slip à l’air

Il y croit …Phileas sucré salé.

Verres vides abandonnés sur les tables

Roulettes de valise qui vibrent

Musiques décousues

Blablabla, téléphone collé à l’oreille

Elle parle : blablabla…l’air concentré, sérieux

Hochant la tête comme si l’autre était là près d’elle.

 

Un petit, les yeux cerclés de lunettes bleues,

Joue sur la table avec une petite voiture rouge.

Sous la table, il écrase sans cesse le pied de son père.

Attirer l’attention…

Ne plus se ressentir seul…

Promotion zéro

Le Sub du jour est à 2,90€

Vous dégustez…

Un paradis sous les étoiles !

Le hall  s’est vidé de  moitié

Règne…un calme relatif

Rien ne s’oppose à la nuit

Brive la gaillarde supprimée…

ORIENTATION…RUE…PLAN…TRANSPORTS…QUARTIER… INDEX…SITE…INTERVENTION   CONFORT…SECURITE…REMPLACEMENT…PROXIMITE…10 JOURS…MERCI…BOUILLON

 

BERNADETTE

 
 

Inspiration

 

Je prends une grande inspiration.

Comment décrire cet endroit que je traverse tous les jours ?

La gare est témoin de mes jeux préférés : la course après les trains.

Je me prête au jeu, entrainée par le va-et-vient des voyageurs.

 

Aucun visage ne m’est connu, il y a juste ma vieille amie la gare.

Mon attention se porte d’abord sur le tableau central où s’inscrit le départ des trains.

Je me demande d’où viennent les voyageurs et où ils vont ?

Leurs regards ! Ils scrutent le tableau comme hypnotisés.

Bon voyage !

 

Un train arrive en gare.

J’entends des voix, un brouhaha.

Les voyageurs investissent la gare, brisant l’équilibre fragile entre ceux qui arrivent et ceux qui partent.

Une odeur détourne mon attention de ce spectacle.

Hum ! Une odeur de croissants chauds.

Tel un serpent, je me faufile dans la foule pour trouver son origine.

 

Un groupe de jeunes soldats est au comptoir du PILEAS.

Ils sont coupés du monde, pris dans leur conversation.

Ils sont si jeunes ! Je me demande s’ils ont déjà fait la guerre ?

 

Je m’arrête dans un espace d’attente de la gare.

Quel calme tout à coup !

J’entends de la musique. C’est du jazz, je crois.

Une photo attire mon attention :« Sony, n’ayez plus peur du noir » J’en parlerai à la maison ce soir.

 

La gare se vide et se remplit à nouveau, tout doucement.

L’attente, encore.

C’est drôle, le bruit du compostage des billets me semble si familier !

Un nouveau bruit arrive à mes oreilles. Il vient de loin, c’est un bruit de Tam Tam.

 

Je regarde les gens passer, ils ont l’air si préoccupés, désabusés, fatigués, comme s’ils portaient sur leurs épaules un poids plus lourd que celui de leurs bagages.

La gare se vide à nouveau.

Un agent SNCF se fait interpeler. Au moins, il n’est pas en grève.

Un homme fait la manche. Tout le monde l’évite. Pourtant, le malheur n’est pas contagieux.

 

Ce bruit encore ! Je ne sais d’où il vient.

Boum ! Boum !

Il devient plus fort. Il me rappelle ces vieux films sur les galères avec le son des tambours pour donner la cadence.

J’entends aussi un saxophone. Les sons se mélangent, donnant des notes discordantes.

 

Je lève les yeux, une publicité sur Cuba : « Ici le temps se conjugue au passé »

Ils ne croient pas si bien dire ! Le temps est carrément arrêté. Dans la gare, il ne s’arrête jamais.

 

Ce bruit m’intrigue. Je veux savoir, je m’en approche.

C’est l’escalator qui ne marche plus.

Il est devenu un simple escalier.

 

RITA

 
 

LE LIEN

 

            J'ai toujours adoré la gare, peut-être à cause de mon passé. C'est ici que j'ai gagné mon grade de chapardeur, adolescent. Quel plus beau terrain de jeux aurais-je pu avoir : une certaine densité, mais pas trop compacte, trop facile sinon, le métro c'est pour les amateurs. Être là, à errer dans la froidure de l'attente, sièges en acier, sol en marbre, un haut plafond que personne ne regarde jamais. Et ici, au milieu de gens, anonymes un peu comme dans le brouillard, des ombres, on voit en rouge comme des yeux surplombant la foule des chauffages. Dérisoire comme si ces cyclopes chauffants pouvaient chasser le brouillard d'entre les gens qui attendent, leur redonner visage, les rendre frères à nouveaux.

            Je vois des potentialités, des gens qui se cherchent, mais pas en regardant le quai. Ils se regroupent autour d'un homme barbu, se vissant à une table de bar. Ça devient une cible, quelque chose d'intrigant, peut être monnayable. Je m'approche, m'assois sur un banc juste à côté d'eux, j'écoute. Mon plus grand don, que j'ai forgé en talent, c'est d'être anodin, banal. Avec du travail, je suis devenu invisible, monsieur tout le monde. Un petit peu de matériel et beaucoup d'effort devant le miroir et je peux être 20 personnes différentes. Comme la vue n'est pas fiable et les témoignages imprécis, en changeant de posture, on rajoute des lunettes, on retourne sa veste, et hop je suis un autre. Pratique pour mon métier.

            Passage de cartes postales toutes identiques : un moyen de se reconnaître, de rentrer dans des zones gardées. Distribution de carnets. Tout le monde à l'air au courant et choisit son carnet avec avidité. Un repérage, ils partent en repérage. Mais de quoi et pourquoi, le pour qui on verra plus tard. Des consignes sont données, il faudra que j’apprenne à lire sur les lèvres. Tout le monde se lève et commence à errer dans la gare. Suis-je repéré ou c’est pour brouiller les pistes. Deux restent sur place, l'un s'assoit à côté de moi. Le cahier est vide, les pages blanches, à grosses spirales, la couverture porte le mot sentier. Étrange. Au bout de quelques minutes, ils se lèvent et commencent à errer dans la gare.

            Comportement incompréhensible, sans ligne conductrice, je ne comprends pas. Cinq minutes après le début de leurs déambulations, le chef, le barbu, ramène un dernier élément de la troupe. Présentation à la directrice. Je capte quelques prénoms: le barbu c’est P, la nouvelle recrue Ae et la directrice G. G donne des consignes. Ae prend son carnet et part faire son périple de gare. Au bout de quelques minutes, l'équipe se réunit, les liens se reforment. J'arrive à discerner les derniers prénoms, il y a au total cinq femmes : B, R, Ae, C , la directrice G et trois hommes : le chef P, A et Pi.

            Nouvelles consignes, le groupe file vers les souterrains et se dirige vers le métro. Certains achètent leurs tickets, j'ai le temps de me changer, j'enlève mon polo bleu et me retrouve avec un tee-shirt vert, retourne ma veste qui devient rouge, une casquette je me redresse bien et je suis un nouvel homme. Je les précède. Le temps que la rame arrive, je sors mon micro transformé en baladeur. Ils ne montent pas dans la rame, j'ai failli me faire avoir. Je me cache contre l'escalator. Vont-ils ressortir et me voir, est-ce une technique pour décourager les poursuivants ? Ils ont l'air rusé, il faudra que je me méfie et fasse attention.

Ma poursuite toulousaine commence. Arrêt au Capitole. Nouvelles consignes. Ils s'éparpillent dans le marché, ça va être coton. Je suis A qui se dirige décidé vers les bâtiments du Capitole. Rendez-vous avec un contact. Il s'arrête devant la salle des Illustres, porte close, il fait, demi-tour, me croise. Je suis invisible, je le bouscule, il n'a rien dans les poches. Je fais quelques pas et me change à nouveau dans un coin. Bonnet vert, lunettes de soleil, je sors un pull noir de mon sac. Je retourne sur sa piste. A se poste en face de la pharmacie et sort son carnet. Je me mets au bar derrière lui, commande un café et prépare mon appareil photo. Je vois G sur la même ligne de plot. Mais qu'écrivent-ils? Il n'y a rien ici à part le marché. Ils tournent le dos aux bijouteries. Je ne comprends pas. C'est pas pour un casse, ça reste un mystère, j'adore les mystères. Mon café n'en est que meilleur avec ce petit goût du secret.

            Je regarde les parasols colorés des étals bouger avec le vent. Doucement, en surimpression, les formes deviennent des fleurs et la place un champ. Un clignement et la réalité refait surface. Le soleil me chauffe, les lunettes sur l'échoppe me fixent de leur regard vide, semblant me critiquer pour les mauvaises actions passées et à venir. Une senteur de miel, de sucrerie, des couleurs tournoyantes, me revoilà au milieu dans la prairie aux fleurs géantes. Les acheteurs sont des insectes butinant les fleurs des commerçants. Oups, j'ai failli rater le départ. Faut pas rêver quand on filoute.

            Ils se regroupent, fin de la pause, bref conciliabule puis départ du groupe. Ils déambulent rue Alsace Lorraine. Derrière une tôle de chantier, je perds une partie du groupe. Je dois rester concentré, ils ressortent du petit passage de l'église, il y en a dans le groupe qui connaisse bien Toulouse. À cause des travaux, je n'arrive pas à comprendre leurs conversations. Je reste sur ma faim. Je prends des photos, ça pourra servir pour vendre les informations.

            La poursuite devient étrange, je commençais à glisser dans un état singulier, les lieux que je côtoyais depuis ma naissance deviennent insolites. L'hôtel d'Assezat, me plongea au cœur d'un roman de cape et d'épée. En fin de matinée, je vis le soleil se lever sur un jeune homme couché sur les pavés. Il discute avec les statues et visages empierrés qui tapissent les façades. Même les lions gardant la porte racontent leur histoire. Une sombre malédiction figeait sur la pierre de la bâtisse les victimes de duel avec les maîtres des lieux. Chaque visage raconte son passé, sa mort violente, et son élévation sur la pierre. Le jeune homme, perdant sa vie, se faisant envahir par la froideur de la pierre ne semblait pas triste. Un sourire éclaire son visage pendant que l'obscurité gagne son regard.

            Quand la vision disparut, certains des emplacements encore vides dans ma scénique étaient porteurs de faciès souriants. Ma torpeur dura encore quelque temps. Mon lent réveil faillit me coûter ma chasse. Je les trouvais plus loin, à croire qu'ils m'attendaient, en discutant. La suite devint de plus en plus floue. Un petit repas pour eux, un sandwich pour moi.

 

Place des Carmes- Charlène Alain

Et après le plus long café que j'ai vu, la chasse a repris. Un périple dans l'océan de la ville, je voyais la masse de gens comme les ondulations de la houle. J'avais l'impression d'être une ancre traînée par son navire. Nous avons accosté à l'Hôtel-Dieu, juste à coté d'un phare. J'émerge comme un naufragé en rentrant dans le bâtiment, les poumons vides mais la tête remplie d'images noyant mon intellect. Ils se sont placés sur les marches comme des mouettes sur un rocher, à regarder la Garonne bouger, sans doute en quête de navires. J'ai retrouvé mes esprits, du moins pour le moment. En fouinant, je mis le nez dans le vestiaire où trônais avec un bel uniforme de gardien. Face à lui naquit l'envie de participer un petit peu à leur aventure. À défaut d'être un des héros, je pourrais être l'épouvantail, le pirate. Je me changeais, chaussait de grosses lunettes, appelai le personnage parmi mes hôtes. J'attendis leurs descentes des marches, les interceptai sur le palier et jouai mon rôle dans l'histoire. "Vous êtes montés à l'étage !", phrase que je répétai plusieurs fois, ignorant leurs réponses, essayant de marquer leurs imaginaires, d'instiller de l'inquiétude. Voilà, ils sortent. Je vais m'asseoir moi-aussi sur ces marches, rocher au dessus de la Garonne, et regarder derrière la fenêtre de l'Hôtel-Dieu.

Une grande ouverture quadrillée de métal, déformée par le verre ancien. Chose surprenante et normale, seule la vue peut la traverser. Il n'y a plus d'odeur ni de son de l'au-delà. Pour le moment, c'est l'au-delà. On ne peut que voir des scènes de vie extérieure, dont les gens disparaissent derrière les montants de la fenêtre. Le fleuve coule, car je sais que c'est le fleuve, mais ne je vois qu'une portion d'eau mouvante.

L'au-delà existe-il ? Il a existé, car j'ai marché dedans. Mais existe-t-il quand je suis derrière la fenêtre ?

Je joue à bouger la tête pour voir se déplacer l'au-delà entre les petites fenêtres. Certaines sont immobiles, d'autres mouvantes, d'autres encore bleues. Des mouettes viennent d'apparaître sur la bouée. Étrange de dire qu'elles n'existent peut-être que dans cette vitre et que personne de l'au-delà ne les voit.

L'une s'envole et traverse les vitres, passant d'une vitre à l'autre. Peut-être la preuve que l'au-delà dépasse l'empilement de vitres, chacune ayant son image.

Je rêve, comme dans un jeu d'enfant, de déplacer ma mouette sur sa bouée dans le ciel.

J'en suis convaincu, il y a bien un au-delà, délimité par cette grande ouverture vitrée, limitée à droite et à gauche par les murs épais de ce bâtiment.

Mais seule ma vue me montre l'au-delà et elle est peu fiable. Dehors je vois le vent agiter les feuilles, dedans l'arbre devant la fenêtre ne bouge pas.

Ma réalité bute sur les fenêtres. Au loin des gens, des passants, traversent mon au-delà. Ce sont toujours les mêmes qui passent ? Que se passe-t-il quand ils rentrent dans le mur ? Ils disparaissent et comme dans les jeux pour enfants, ils reviennent de l'autre côté.

Ah ! l'au-delà est un jeu de dupe pour les étrangers.

Me revoilà sur ces marches froides. Il est temps de partir. Cette chasse m'a plu même si je n'ai pas ramené de souvenir, à part peut être quelques coquillages dans ma tête, comme une trace de cette journée. Je rentre, me transforme une dernière fois en petite dame âgée. J'aime bien rentrer en métro avec elle.

J'arrive aux Carmes, je remonte sous cette immense feuille versée d'encre. Ma réalité vacille encore une fois. Et je m'élève vers cette chose noire.

            Notre vie est formée d'un ciel lumineux de nos écrits que ce soit des lettres d'amour, la liste de nos courses, nos contrats assurance, banques. Bref, notre vie de citoyen, une vie externalisée, est contenue, cryptée, étalée par ces écrits. De temps à autre, comme les zones noires du plafond, certaines zones illisibles nous offrent des foyers de liberté, un lieu où on peut être nous-mêmes. De nos premiers gribouillis enfantins à nos premières rédactions, nous avons des murs d'écrit devant nous. On est content que ce lieu d'écriture, quelque part, nous soutienne, brille vers nous. Mais avec l'âge, le poids de nos écrits ou des écrits sur nous peuvent peser, nous déformer. On aimerait, rêverait une déchirure, un déversement d'encre de chine qui balaierait des pages entières, nous offrirait des pages non pas vierges, on ne peut arrêter le temps qui écrit derrière nous, mais illisible. On se dit qu'en grattant, on pourrait écrire en blanc une autre histoire.

            En butant en haut des escalators, j'émerge l'esprit poisseux. Mes anciens gibiers sont là. Une dernière rencontre qui comme la première est fortuite. Je me dirige vers P, lui pose des questions, prends l'air perdu. J'en profite pour sonder ses poches. Je ne veux rien prendre, peut-être lui laisser un souvenir de moi. Qui sait quand il regardera dans sa poche, s'il se demandera d'où vient ce petit grelot.

 

 

ALAIN

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by La Chaufferie de langue - dans sentiers d'écriture
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